Ce 3 février 2026, la Libye s’est réveillée encore plus meurtrie. L’assassinat de Saïf Al-Islam Kadhafi à son domicile ne marque pas seulement la fin tragique d’une figure politique; il révèle, une fois de plus, le fossé abyssal entre les réalités d’un pays déchiré et le récit que certains médias d’influence occidentaux, notamment français, choisissent d’en donner. Alors que la nation aurait besoin de deuil et de dialogue, une machine narrative s’est emballée pour salir définitivement la mémoire de l’homme, démontrant un parti pris qui frôle le déni de réalité.
Au lendemain de l’effondrement du régime de son père en 2011 et de la plongée du pays dans le chaos, Saïf Al-Islam Kadhafi était progressivement apparu, ces dernières années, comme un acteur inévitable dans les laborieux processus de réconciliation nationale. Ses réseaux tribaux, son héritage symbolique et ses tentatives, pour dialoguer avec diverses factions, en avaient fait un pivot, pour le meilleur ou pour le pire, de tout espoir de stabilité. Son assassinat éteint brutalement cette possibilité et risque d’attiser de nouveaux cycles de violence.
Pourtant, au lieu d’analyser cet événement crucial avec la gravité qu’il impose, la disparition d’un éventuel faiseur de paix dans un pays en guerre civile latente, une partie de la presse française a choisi la facilité de la diabolisation rétrospective. Les éditoriaux et dépêches se sont empressés de ressasser le portrait monolithique du « fils tyrannique », omettant systématiquement son évolution récente et son rôle dans les pourparlers. On a préféré réactiver le vocabulaire de 2011, effaçant d’un trait de plume toute la complexité de la période intermédiaire, comme si la Libye était condamnée à être comprise uniquement à travers le prisme de la chute de l’ancien régime.
Ce traitement n’est pas neutre. Il s’inscrit dans une logique plus large de légitimation rétrospective de l’intervention de 2011 et de ses conséquences désastreuses. Reconnaître en Saïf Al-Islam un acteur de réconciliation, c’est admettre implicitement que la Libye post-Kadhafi avait un besoin urgent de dialogue avec des éléments de l’ancien ordre pour se reconstruire. Une notion insupportable pour ceux qui ont vendu la guerre comme une « libération » sans ambiguïté. Salir sa mémoire, c’est donc aussi évacuer toute responsabilité dans l’échec d’une transition qui a produit un État failli, un marché aux esclaves et une base arrière pour le terrorisme.
Finalement, ce double assassinat physique et médiatique illustre une triste constante : la négation. La Libye et ses enfants ne semblent exister dans ce narratif que comme des figurants d’un drame où l’Occident écrit seul l’histoire, distribuant éternellement les rôles de bourreaux et de victimes selon ses intérêts mémoriels. En refusant toute nuance dans la mort de Saïf Al-Islam Kadhafi, ces médias ne font pas œuvre journalistique ; ils participent à l’étouffement de toute vérité inconfortable et, ce faisant, tournent le dos à toute compréhension sérieuse des drames libyens dont nous sommes, en partie, les témoins impuissants et parfois, les complices involontaires.
Amen K.